Murmures

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Murmures

Message par Souvenir le Dim 13 Nov - 13:05


L’air rauque était terriblement enfumé. La grande salle de la taverne était bondée, et, du haut de mon tabouret bancal, j’observais les clients entrer et se frayer péniblement un chemin jusqu’au comptoir. Ils devaient bien souvent batailler pour y parvenir, jouant des coudes pour libérer un étroit passage entre les habitués et les ivrognes, lesquels laissaient échapper tout un concert de grognements. Ils s’échouaient ensuite contre le comptoir poisseux où ils exprimaient leurs commandes d’une voix forte pour être entendus par-dessus le brouhaha ambiant.
Puis ils se diluaient dans la foule comme s’ils n’avaient jamais existé.


J’étais arrivée là en début de soir, à ce qu’il me semblait du moins. Autant d’heures que de chopines, peut-être, et à vrai dire je ne cherchais ni à compter ni à me souvenir. La Chope de fer était une de ces tavernes que l’on trouvait au fond d’un dédale de ruelles tortueuses et qui accueillait chaque soir son lot d’hommes rudes pour cuver la dureté de leur vie.
J’étais venue là avec l’idée de boire efficacement ma paie de ce mois, ce à quoi je m’employais depuis un bon moment déjà. Les pièces que je poussais sur le comptoir avaient une discrète aura de vécu, de lointain; elles en avaient vu et venaient de tous les horizons, car des membres de toutes les races les avaient dépensées à la Foire. La plupart d’entre elles étaient cabossées, ébrechées, usées. Ornées de diverses figures que le temps avaient commencé d’effacer, ternies… Mais on ne refusait jamais l’argent, ici.


La nuit devait être bien noire, dehors. L’entrée de la Chope s’éclairait par intermittence d’un halo jaunâtre, trahissant le passage d’une sentinelle du guet.
L’endroit manquait de musique, mais pour tout dire il ne s’agissait pas d’une taverne à musique. Bien sûr, même les hommes les plus brutaux peuvent être sensibles à la musique, et un barde averti sait trouver de quoi plaire à n’importe quel public. Mais l’intense rumeur désordonnée était suffisamment claire. C’était une soirée où couvait une violence latente, prête à éclater. Et ça ne manqua pas.


Un homme s’était porté à ma rencontre et sa voix grinçait des paroles que je ne cherchais même pas à comprendre. Aussi mon regard se perdit plus longtemps qu’il n’aurait fallu sur sa grande face, qui se fronça terriblement. Je voyais déjà l’infime balancement de ses épaules, sa nuque courbant, le crâne se préparant à revenir pour l’impact.
L’homme est complètement fait, et j’étais moi-même passablement éméchée; seulement voilà : je l’étais moins. Et en l’état, c’était tout ce qui importait. Ma réaction fut donc, à notre échelle, fulgurante. Je baissai le crâne, rentrai le menton et me redressai légèrement.
Grande-face partit à la renverse et vociférant, les mains plaquées sur le visage. Sa chute bouscula toute une tablée qui se leva à son tour en balayant les chaises. L’empoignade démarrait.
Pour ma part, je me retournai vers ma bière, que j’achevais d’une gorgée, puis je tirai mes cartes. Je les battis rapidement pour placer celle qui m’intéressait au sommet de la pile.
Au milieu du tumulte, nul ne remarqua ma disparition.
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